Par Marie-Lucile Kubacki
Écoute, simplicité, fidélité… le chemin des moines peut être parcouru par tous, croyants ou non. Se recentrer sur ce qui est important, ne pas se disperser, vivre chaque minute, nourrit la relation à soi-même, aux autres et à Dieu…
© Johann Juergen Mohr
Ils sont infirmier, retraité ou mère de famille… Lors de retraites au monastère, ils ont retrouvé le sens du présent, du silence, le goût de la simplicité. Et si vous profitiez de la détente des vacances pour vous mettre, comme eux, à l’école des moines ? Nos témoins vous font partager leur expérience et donnent leurs clés de la sérénité.
Faire silence…
« Dans la société actuelle, tout est fait pour que les gens perdent l’habitude du silence, constate le père Arnauld, de l’abbaye bénédictine Saint-Paul de Wisques, dans le Pas-de-Calais. En ville, il y a de la musique dans les rues, même chez le dentiste, la radio fonctionne sans cesse. L’homme cherche à se divertir, car il a le vertige devant son vide intérieur. Or, le silence est essentiel pour se concentrer, s’unifier et se mettre à l’écoute de Dieu ou d’un frère. »
De toutes les règles monastiques, celle du silence est sans doute la moins facile à observer. Mais faire silence est avant tout une attitude intérieure. À la portée de tous, y compris de ceux qui restent en ville pour les vacances. C’est paradoxalement dans le métro que Michèle, secrétaire médicale, trouve le temps de se ressourcer : « Je ferme les yeux et je respire à fond. Je pense à ma journée. Je rends grâce. Je fais taire l’agitation en moi et puis tout semble différent ensuite, plus harmonieux. Je regarde chaque visage, parfois même je souris. »
… pour mieux écouter
Parce que vous ne vivez pas dans un monastère, le silence ne peut être absolu. Qu’importe, car faire silence consiste avant tout à se mettre à l’écoute. Catherine Drécourt, oblate bénédictine, a renoncé au calme parfait avec ses sept enfants… Mais elle s’est efforcée de leur « apprendre à ne pas parler en même temps, à permettre à l’autre de s’exprimer ». Pour les mélomanes, comme Christiane Moutet, une infirmière à la retraite, la musique peut devenir un moyen de créer les conditions d’écoute : « J’aime la musique, elle m’aide à me concentrer et à prier. » Avis aux bavards, l’écoute, c’est faire place à l’autre avant de parler de soi. « Le silence, ce n’est pas tant l’absence de bruit que celle de paroles, poursuit Christiane. Quand je suis avec mes amis, je ne cherche plus à affirmer mon point de vue à tout prix. Je les écoute, je me rends totalement disponible à ce qu’ils ont à me dire. »
Trouver l’équilibre
E. G. est un lève-tard. À 22 ans, cet étudiant familier des retraites spirituelles avoue pourtant trouver au monastère un cadre qui lui convient : « L’horaire, c’est comme si plus rien ne dépendait de nous.
Paradoxalement, on se sent plus libre et plus détendu quand on maîtrise son temps. » Pendant les vacances, où il « prévoit toujours beaucoup d’activités », le jeune homme s’organise autant que possible. « J’évite de faire les choses à la dernière minute et, surtout, je me donne des priorités. »
Entre prière et travail, les moines vivent en équilibre sur un horaire régulier. Des laudes de 5 heures aux complies de 20 heures, leurs journées se suivent et se ressemblent. Le but : équilibrer activités manuelles et spirituelles et faire du cadre un véritable espace de liberté.
Goûter le quotidien
Se lever en ayant la journée devant soi, prendre le temps de déjeuner, goûter en famille… Et si vous profitiez des vacances pour faire le plein de quotidien ? Paradoxe ? Pas forcément ! Lorsqu’elle est en vacances, Catherine Drécourt a découvert que les habitudes pouvaient être un plaisir : « On peut apprécier les grands moments de la journée en allant pique-niquer en famille dans la nature, en prenant le temps de manger, ou en goûtant au plaisir d’une douche chaude au camping. » L’idée étant de ne plus subir la routine, mais de se la réapproprier en prenant le temps de faire une chose à la fois. Pour les moines, les activités quotidiennes sont intégrées à la prière. La moindre action, le moindre tracas seront remis à Dieu comme une offrande.
« J’ai fait de ma vie une liturgie, explique Anne Pfister, médecin et présidente des Amitiés carmélitaines. Quand on est réceptif à la vie, tous nos gestes ordinaires, comme par exemple éplucher des pommes de terre, deviennent différents, parce qu’ils sont vraiment vécus au présent. Ils prennent alors sens. »
Rechercher la simplicité
Quand arrivent les vacances, Catherine se plonge dans ses placards, trie, range, pour ne garder que l’essentiel. « L’abondance matérielle encombre l’esprit. L’ordre aide à voir clair en nous-mêmes », dit-elle. Pour d’autres, comme Gérard Trigano, la simplicité se partage, autour de la table : « L’été, nous mangeons de manière plutôt frugale : crudités, volaille et légumes… Sans me priver, ni priver ma famille, j’évite le gaspillage et j’apprends à savourer le goût des produits simples. Et quand je sens que je n’ai plus vraiment faim, je préfère partager, proposer à quelqu’un qui savourera mieux. »
La pauvreté pour les moines n’est pas nécessairement un état de misère matérielle. Elle manifeste la volonté d’aller à l’essentiel en abandonnant le superflu et en évitant de gaspiller. « Le budget monastique ressemble à un budget familial. Nous prenons les décisions en commun, affirme le père Arnauld de Wisques. Si je veux acheter de nouvelles chaussures, par exemple, je demande la permission de les acheter. C’est en dépendant des uns des autres que nous expérimentons la pauvreté… Et la liberté ! Pauvres, nous sommes libérés d’un certain nombre de préoccupations matérielles. »
Choisir l’autre
Parce qu’elles favorisent la promiscuité, les vacances peuvent aviver les tensions. Il faut réapprendre à vivre ensemble, avec les manies des autres. Pas de solution miracle, si ce n’est la prise de recul : « Parfois, mes proches peuvent m’agacer, reconnaît Catherine. Quand ça arrive, je me détache du moment pour trouver la force ailleurs, en me souvenant des moments de joie vécus ensemble, ça efface la mauvaise humeur passagère. » Une façon de réengager consciemment son affection plutôt que de subir une situation. « Nous connaissons les mêmes problèmes que le monde extérieur et la vie en communauté n’est pas toujours facile, assure le frère Gilles, prieur de l’abbaye cistercienne de Lérins. Nous n’avons pas choisi nos frères : mais nous sommes appelés à les choisir. C’est là tout le chemin. » Avec les dominicaines, Anne Pfister a appris à « respecter le mystère de l’autre, c’est-à-dire à lui faire une place et à l’accueillir sans chercher à forcer ce qu’il a de plus intime. À le respecter », résume-t-elle.
S’enraciner
Devenir soi est le programme d’une vie. Les vacances, elles, permettent de se ressourcer, objectif plus modeste, mais nécessaire pour réinvestir son existence. S’ancrer en se débarrassant des émotions qui nous parasitent pour aller à l’essentiel. Habiter l’instant. Commencer, par exemple, par se détendre, en écoutant son corps. « C’est le moment de faire le point, de regarder les problèmes en face, explique sœur France-Marie, prieure du carmel de Lisieux. Je vis quelque chose avec colère ? Je vais apprendre à me décontracter en faisant du jardinage ou une activité sportive. En profiter pour faire sortir les émotions, respirer. Je fais des exercices de respiration avant de prier ! » Là aussi, tout est question de priorités. Eudes, qui travaille énormément sur ordinateur, a choisi de supprimer son compte Facebook : « Je me suis aperçu que je passais beaucoup de temps à regarder ce qui se passait chez les autres. C’était superficiel, car je n’avais plus de vraies relations. Avec le temps gagné, je discute plus longtemps avec les gens, en vrai. » Anne Pfister en est convaincue : « Il ne faut jamais perdre de vue la recherche de ce que l’on désire, car chaque être humain a une place, un endroit, où il est profondément lui-même. Et rien n’est plus contagieux qu’un être unifié ! »